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Chávez d'Arabie?
Chávez emporte le cour et la conscience des Arabes

Le lundi 21 août 2006
Par Dima Khatib

Des milliards de dollars dépensés, des dizaines de milliers de vie perdues, des centaines d'heures de discours télévisés et de conférences de presse, d'immenses efforts diplomatiques, des plans politiques et militaires, des années en Irak, et bien d'autres choses encore. Rien de tout cela n'a permis aux Etats-Unis d'atteindre l'objectif annoncé par le président Bush : « gagner les cours et les consciences des Arabes ». Au contraire, George Bush semble avoir perdu les cours et les consciences de beaucoup de personnes qui antérieurement soutenaient les projets des Etats-Unis au Moyen-Orient.

Dans les Amériques une autre personne semble connaître la formule secrète pour atteindre cet objectif, beaucoup plus vite et pour beaucoup moins cher. Hugo Chávez, le président vénézuélien, s'est positionné au centre de la politique moyen-orientale lorsqu'il a annoncé le retrait de son diplomate de plus haut rang en Israël, le chargé d'affaire du Venezuela à Tel-Aviv. Non pas en raison d'une action d'Israël à l'encontre du Venezuela, mais en raison des actes d'Israël à l'encontre des Palestiniens et des Libanais à des milliers de kilomètres du Venezuela.

Ce geste avait été précédé par la condamnation réitérée de ce que Chávez a appelé l'« agression » d'Israël contre la terre libanaise et le « génocide » contre le peuple libanais. Il a été le premier chef d'Etat à prononcer des mots aussi durs à l'encontre d'Israël après le déclenchement de la violence à la frontière entre le Liban et Israël le mois dernier, avant même que ne l'ait fait un pays arabe ou musulman.

« Je ne veux pas être un Arabe. A partir de maintenant je serai Vénézuélien ».

Aujourd'hui, sur bien des sites internet arabes, on peut lire des commentaires tels que : « Je suis Palestinien, mais mon président c'est Chávez, et non Abou Mazen » ; ou bien : « Je ne veux pas être Arabe. A partir de maintenant je serai Vénézuélien ». A Gaza et à Ramallah, dans les Territoires palestiniens, on me dit qu'aux posters du Che Guevara et d'Arafat on ajoute maintenant les posters de Chávez. Sur les chaînes de télévision internationales on a même pu voir des drapeaux vénézuéliens dans des manifestations à Beyrouth, côtoyant les drapeaux libanais et palestiniens, et dans bien des journaux de premier plan dans le monde arabe, des journalistes s'inquiètent : pourquoi les dirigeants arabes ne peuvent-ils pas faire ce qu'un dirigeant latino-américain, non arabe et non musulman, a osé faire ?

Naturellement certains antichavistes vénézuéliens s'empresseraient de mettre en garde les admirateurs arabes quant à la vraie nature de leur président selon eux : un autoritariste qui dirige leur pays. Mais la plupart de ses admirateurs au Moyen-Orient ne changeraient pas de point de vue pour autant. Lorsqu'une personne a signalé sur internet que Chávez est « un dictateur comme Castro », les réponses ont inondé le site pour défendre Chávez et pour insulter la personne qui avait émis ce commentaire.

Les opposants de Chávez interprètent sa position comme une simple manouvre politique visant à soutenir son allié, l'Iran, et à attaquer son ennemi traditionnel : les Etats-Unis, ou l' « empire » comme il les appelle. Ils estiment aussi qu'il souhaite renforcer sa popularité dans le monde entier. Cela est peut-être vrai. Mais ce qui est certainement vrai c'est que les affinités de Chávez avec les Arabes ne sont pas nouvelles. Il en fait souvent mention dans ses discours et il raconte ses rencontres avec les dirigeants arabes dans leurs lointains pays. Il aime le désert. Il dit qu'il est nassérien (en référence à l'ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser). Il parle de l'Irak plus souvent que ne le font les dirigeants arabes et il ne perd jamais l'occasion de « saluer la résistance irakienne contre les forces impérialistes ».

Cette solidarité avec les causes arabes est largement partagée par les Vénézuéliens, et également par la majorité des Latino-américains, particulièrement les pauvres. De nombreuses personnes ont marché dans les rues de Caracas ainsi que dans d'autres villes -tout comme au Brésil, en Argentine, en Uruguay, en Colombie et ailleurs- en solidarité avec les Palestiniens et les Libanais.

Israël a réagi lentement, et plutôt avec indifférence, à la décision de Chávez de retirer son diplomate, comme si cela n'avait guère d'importance. Ce n'est qu'au bout de quelques jours qu'Israël a rappelé son ambassadeur à Caracas pour consultation. Chávez est alors allé encore plus loin en déclarant qu'il allait probablement rompre toute relation diplomatique, s'agissant d'un Etat avec lequel il n'a aucun intérêt à avoir des échanges, commerciaux, officiels ou autres.

L'état des relations entre les deux pays actuellement est peu clair. Personne ne sait combien de temps le chargé d'affaire vénézuélien restera éloigné de Tel-Aviv. Et personne ne sait non plus si l'ambassadeur israélien devrait retourner à Caracas ni quand. L'ambassade israélienne à Caracas opère encore normalement. Mais plus aucun de ces détails n'a encore d'importance. Ce qui a été dit et fait ne sera oublié par aucune des parties impliquées.

Accusations

Les Juifs du Venezuela disent qu'ils ont reçu des menaces et se sentent mal à l'aise du fait de cette situation. La sécurité a été accrue autour des lieux de culture juive à Caracas et personne en ces lieux ne souhaitait offrir des commentaires à Al Jazeera. Une figure juive de grande importance, intervenant dans les medias locaux, a accusé Chávez d'être un antisémite. De même Chávez pourrait bien être accusé d'abriter des unités du Hezbollah. La semaine dernière il y a eu des commentaires dans les medias occidentaux concernant la présence de telles unités hors du Liban.

Au-delà des éventuelles conséquences de la position de Chávez vis-à-vis d'Israël, il est évident qu'elle embarrasse les dirigeants arabes, puisque aucun d'entre eux n'a interrompu ou réduit ses relations diplomatiques avec Israël malgré tous les massacres commis au Liban et en Palestine par son armée. Ces dirigeants, dont il fait sans arrêt les éloges et qu'il considère comme ses « frères », ne doivent pas l'apprécier autant que quand il les avait enjoints de faire monter les prix du pétrole lors de la réunion de l'OPEP à Caracas en l'an 2000. Ils n'apprécient certainement pas ses liens étroits avec l'Iran, pays soupçonné d'essayer d'accroître son influence au Moyen-Orient. Et ils estiment certainement que ses continuelles déclarations anti-Bush sont trop compromettantes.

Chávez est probablement conscient de tout cela. Pendant des années il a tenté de construire des alliances avec les gouvernements arabes et de construire des projets communs afin de briser l'ordre économique actuel dans lequel, selon lui, les pays du tiers-monde ont tous des liens avec les grandes puissances et n'ont pas de lien entre eux. Mais il semble renoncer à chercher un partenaire parmi ses pairs arabes, ou avec la plupart d'entre eux, maintenant qu'il réalise qu'ils ne sont pas anti-impérialistes -et même pas anti-israéliens- et que certains d'entre eux rejettent son allié, l'Iran.

Il a vu, comme le monde entier, combien les dirigeants arabes sont obéissants vis-à-vis des Etats-Unis et combien ils sont éloignés de leurs peuples. Si ce qui est arrivé en Irak, en Palestine et au Liban n'est pas suffisant pour qu'ils prennent position en défense de la dignité arabe, alors rien ne sera suffisant. C'est là que le génie de Chávez pour communiquer avec l'homme de la rue s'est manifesté, ce qui a rempli un vide et l'a rendu plus populaire que les dirigeants arabes dans leurs propres pays.

Un usager d'internet a écrit : « Je souhaiterais qu'il y ait des élections pour élire le dirigeant de la Oumma arabe [la Nation musulmane] et je suis certain à 100% que Chávez remporterait l'élection bien qu'il soit vénézuélien ».

Légendaire

Il sera intéressant d'observer comment évolueront les relations arabo-vénézuéliennes. Ce qui est sûr c'est que dans la tête de millions d'Arabes Chávez est maintenant à la même hauteur qu'Hassan Nasrallah, le dirigeant du Hezbollah, ou d'autres figures arabes « héroïques ».

Au moment où le nationalisme dans le monde arabe est lié à des mouvements islamiques comme le Hamas en Palestine et le Hezbollah au Liban, tous deux qualifiés de mouvements terroristes par Washington, Chávez représente une tendance très différente. Il n'appartient pas à un mouvement religieux ; il n'est pas qualifié -pas encore- de terroriste par Washington ; il est, à la différence des dirigeants arabes, un président démocratiquement élu et un anti-impérialiste socialiste actuellement sans équivalent dans le monde arabe. Peu importe, certains usagers d'internet demandent à ce qu'il soit cloné afin qu'une copie remplace leurs propres dirigeants.

Y aura-t-il un « Chávez d'Arabie » comme le légendaire « Lawrence d'Arabie », l'Anglais qui avait gagné la confiance et l'estime des Arabes dans le désert lors du mandat anglais ? L'histoire décidera. Mais pour l'instant pour beaucoup d'Arabes, sur internet, il est « un homme honorable dans un monde où il y a peu d'hommes », un homme dont beaucoup déclarent qu'ils sont « prêts à mourir pour lui. »

Source : Al Jazeera
http://english.aljazeera.net/NR/exeres/0393C044-9D53-43FB-9B2F-3F15DF88AF91.htm
Réédité sur le site Venezuelanalysis
http://www.venezuelanalysis.com/articles.php?artno=1800
et sur: CUBA SOLIDARITY PROJECT, Traduction : Numancia Martínez Poggi
http://vdedaj.club.fr/spip/

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