Cinq mois sur les pentes de l'Himalaya
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Idalmis Delgado Acuesta, 34 ans, détenant un master en science de la réhabilitation, est responsable du département physiothérapie dans la polyclinique de Vedado (La Havane) où je fais de la physiothérapie pour une lésion au dos. Quand vous la croisez dans les rues de La Havane, elle ressemble à toutes les jeunes femmes cubaines : coquette, souriante, longs cheveux bouclés attachés. Même à l'intérieur de l'hôpital ; elle ne se différencie en rien aux autres femmes, et le personnel la porte aux nues. Elle a déjà 10 ans de service.
C'est par hasard que j'ai appris qu'elle faisait partie de la première équipe de physiothérapeutes de la brigade Henry Reeve. |
Katrien Demuynck
Traduction Marc Lemaire
Comment es-tu entrée dans la brigade Henri Reeve?
Alors que je m'apprêtais à partir en mission au Venezuela en décembre 2005, mission pour laquelle j'avais reçu une formation intensive d'un mois, on m'a demandé si je ne voulais pas partir au Pakistan.
Un puissant tremblement de terre avait dévasté le pays deux mois auparavant et une première équipe de la brigade Henry Reeve était déjà partie juste après la catastrophe en octobre. Je n'ai pas hésité un seul instant, j'ai dit oui.
Quand es- tu finalement partie?
Très vite, le 14 décembre. Fidel Castro, nous a accueillis personnellement à 4 heures du matin, malgré qu'il ait mené un discours très tard la veille. Il nous a consacré deux heures de son temps juste avant notre départ. Non seulement il nous exprima toute sa confiance, mais il nous parla également de l'importance de notre mission. Cela c'est terminé par une séance de photos. Je ne peux malheureusement te monter ma photo avec Fidel car ma grand-mère me la prise…
Finalement, nous sommes ainsi restés 5 mois au Pakistan. Au total, la Brigade Henry Reeve passa 7 mois sur place. Elle a compté plus de 2.000 soignants.
Comment s'est déroulé le voyage ?
Nous avons fait plusieurs escales. C'était un voyage très fatiguant. Nous avons fait de nombreuses escales.
Partout nous avons fait connaissances, chacun parlait de nous. Ils s'interrogeaient : ‘Mais où va ce groupe de cubains ?'
Quand nous leur expliquions que nous nous rendions dans la zone sinistrée du Pakistan, ils étaient à chaque fois étonnés qu'un si petit pays comme le nôtre arrive à fournir autant d'aide médicale pour ce tremblement de terre.
Avant de reprendre la route et afin de nous remettre de cet épuisant voyage nous avons séjourné un jour dans la capitale.
Le lendemain, nous partions déjà dans les montagnes. Il était prévu que nous nous rendions dans un camp de réfugiés situé à 8 heures de route de la capitale. La route était en très mauvais état, mais nous étions en fait assez privilégiés. En effet, d'autres groupes de la brigade étaient encore bien plus éloignés, dans des endroits uniquement accessibles par hélicoptère.
| J'ai entendu que votre groupe était un groupe composé uniquement de femmes. Dans ce pays où les femmes sont considérées comme subordonnées, cela n'a-t-il pas posé trop de problèmes ? |
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Notre groupe s'appelait ‘Mariana Grajales', du nom de la mère d'un de nos héros de la guerre d'indépendance contre l'Espagne. Notre groupe n'étais pas composé que de femmes, mais c'est vrai que nous étions majoritaires. Et il est vrai également que c'était le seul groupe dirigé par une femme. Dans un pays comme le Pakistan ce n'est bien sur pas évident. Au début c'était choquant, non seulement pour les hommes du camp, mais surtout les militaires qui formaient l'unique groupe structuré dans cette région dévastée.
J'ajoute que les militaires se comportaient de manière bestiale, et en particulier vis-à-vis des femmes. Cela a mené à quelques conflits, mais nous avons tenu tête, et peu à peu la situation s'est améliorée. La population locale a rapidement surmonté son appréhension. Dés qu'ils virent que nous leur réservions d'excellents soins médicaux, leurs a priori disparurent. Notre groupe devait également s'accoutumer aux coutumes locales. Nous avions par exemple remarqué lors de l'instauration d'une file unique que les hommes dépassaient les femmes. On décida alors de faire 2 colonnes, une pour les hommes, une pour les femmes, et le problème était résolu.
Notre groupe était composé de 80 personnes. Nous vivions parmi la population et dormions sous tente avec les réfugiés. |
Nous avions toute l'infrastructure nécessaire pour soigner les patients, y compris un bloc opératoire.
Nous avons travaillé 7 jours sur 7 et de 7 heures à 19 heures, voire plus si nécessaire. |
Quelle était précisément votre tâche ?
Mon job consistait surtout dans la revalidation des enfants. Il s'agissait aussi bien d'enfants victimes du tremblement de terre et qui avaient perdu un membre que d'enfants atteints de poliomyélite ou autres pathologies qui ont disparu depuis longtemps à Cuba.
Nous étions émerveillés de voir les enfants réapprendre à marcher. Tout n'était pas aussi facile. Nous étions obligés, faute de moyens, de fabriquer nous même les béquilles artisanales. Ils n'ont pas de menuisiers, mais nous avons réussi à nous débrouiller.
Nous avons remarqués que les enfants commençaient à travailler très jeunes. Très peu vont à l'école, cependant le niveau de scolarité était raisonnable.
Les jeunes filles, ne vont, bien entendu, pas à l'école. Les parents ne trouvent cela pas nécessaire. Il n'est pas rare de trouver derrière des échoppes des petites vendeuses de 6 ou 7 ans. Certaines ont même leurs propres affaires.
Tout cela était inimaginable à mes yeux. Les enfants ne jouent pas, ils ne savent pas ce que cela signifie. Nous leur avons appris à jouer. Nous mettions surtout l'accent sur le collectif.
As-tu connus des moments difficiles ?
C'était la première fois que j'étais aussi indépendante.
Séparée durant 5 mois de ma mère et de ma famille, ce n'était pas évident. Je dois avouer qu'au début j'ai parfois pleuré. Pourtant, les communications étaient bonnes. Nous recevions très régulièrement notre correspondance et nous pouvions envoyer également des lettres. Une fois par mois nous communiquions tous par internet.
Cependant les conditions de vie restaient difficiles. Nous dormions sur des sortes de lits de camps. Le WC n'était qu'un vulgaire trou à même le sol. L'hiver le thermomètre descendait à moins 20°C, il faisait terriblement froid. Nous avions heureusement un chauffage dans la tente. Nous n'avions pas d'idée sur le Pakistan, la neige et le gel. Nous avons vécu quelques situations causasses. Je peux t'assurer qu'il nous est arrivé régulièrement de nous retrouver les fesses parterre ! Quelques mois plus tard c'était le printemps et les températures s'élevaient à 50°C voire 55°C. Il faisait vraiment très chaud sous nos voiles. En tant que femmes, nous portions le burnous, afin de respecter les coutumes locales. La population nous a appris comment se prémunir contre la chaleur. Et tu ne me croiras pas, mais la meilleure protection contre la chaleur est de s'habiller de pied en cap dans des vêtements sombres.
Personnellement, ce qui fut le plus difficile à supporter était de voir comment les femmes sont traitées. Je t'ai déjà parlé des militaires et des consultations médicales. Mais j'ai aussi assisté, lors d'une pluie torrentielle, à l'évacuation des femmes hors des tentes afin d'y faire rentrer le bétail pour le protéger de la pluie. J'en suis restée sans voix.
Qu'est ce qui t'a le plus touchée ?
On nous a amené une petite fille de 3 ans qui ne se déplaçait que sur son postérieur. Pendant l'examen médical, nous avons constaté une petite anomalie neurologique, que nous pouvions sans problème traiter avec des médicaments appropriés. Nous avons commencé le traitement. Ce n'était pas évident de rendre à nouveau souple les articulations déjà soudées de ses hanches, ses genoux, ses chevilles et ses pieds. Nous avons dû lui administrer des antidouleurs assez puissants. Mais cela a marché. La petite fille marche. Sa mère ne pouvait cacher sa joie et sa gratitude. Lors de notre départ, la petite s'accrocha de toutes ses forces à moi. Comme si elle réalisait que l'on ne se reverrait pas.
La gratitude de toutes ces personnes était très émouvante. J'en avais la chaire de poule. Ils ne possèdent rien, mais ils ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour nous.
Je suis toujours en contact avec eux. Il y a à peine quelques jours, j'ai reçu une lettre contenant des pétales de roses. Les liens que nous avons tissés sont très forts. Pour beaucoup de femmes nous sommes devenues un exemple à suivre.
Voudrais-tu encore rajouter quelque chose ?
Oui, j'ai énormément appris durant ces 5 mois. J'en ressors grandie. Cela fut souvent très dur, mais cela constitue une expérience inoubliable.
Et je voudrais ajouter aussi : je suis prête à repartir sur le champ, peu importe où, là où les gens ont besoin de notre solidarité.

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