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Le médecin révolutionnaire

Discours prononcé le 19 août 1960 à l'ouverture d'un cours de formation patronné par le ministère de la santé publique à la Havane.

Camarades,

Cette simple réunion, une de plus parmi les centaines de réunions que le peuple cubain organise pour fêter jour après jour sa liberté et le progrès que font toutes les lois révolutionnaires, les progrès réalisés dans la voie de l'industrialisation totale, cette réunion à un intérêt pour moi.

Presque tout le monde sait que j'ai commencé par être médecin il y a bien des années. Et lorsque j'ai commencé la médecine, quand j'ai commencé mes études, la plupart des idées que j'ai aujourd'hui, idées révolutionnaires, étaient absentes de mes idéaux. Je voulais réussir, comme tout le monde veut réussir, je rêvais d'être un chercheur connu, je rêvais de travailler inlassablement pour trouver quelque chose qui puisse, finalement, être mis à la disposition de l'humanité, mais qui, pour le moment, représentait une réussite personnelle. J'étais comme nous le somme tous, un produit de mon milieu.

Après avoir terminé mes études, pour des raisons particulières et aussi pour des raisons propres à mon caractère, J'ai entrepris de voyager à travers l'Amérique et je l'ai parcourue toute entière. A part Haïti et Saint-Domingue, j'ai visité en quelque sorte tous les autres pays d'Amérique. Et en raison des conditions dans lesquelles j'ai voyagé, d'abord comme étudiant et ensuite comme médecin, j'ai connu de très près la misère, la faim, les maladies, l'impossibilité de soigner un enfant malade faute de moyens, l'abrutissement provoqué par la faim et les châtiments continuels au point que pour un homme, le fait de perdre son fils soit un accident sans importance comme cela arrive souvent chez les classes déshéritées de notre patrie américaine. Et je me suis rendu compte à ce moment-là qu'il y avait quelque chose qui était aussi important pour moi que de devenir un chercheur célèbre ou de faire un apport important à la science médicale, et c'était avant tout d'aider les gens.

Mais je continuais à être, comme nous continuons tous à l'être, le produit de mon milieu et je voulais aider ces gens par mon effort personnel. J'avais déjà beaucoup voyagé, je me trouvais alors au Guatemala, le Guatemala d'Arbenz, et j'ai commencé à rédiger quelques notes pour régler la conduite du médecin révolutionnaire. Je commençais à chercher ce qui est nécessaire pour être un médecin révolutionnaire. Mais survint l'agression, L'agression déchaînée par la United Fruit, le département d'Etat, Foster Dulles - d'ailleurs, tout cela, c'est en réalité la même chose - et le fantoche qu'ils ont mis en place s'appelait Castillo Armas.

L'agression à réussi parce que le peuple n'avait pas encore atteint le degré de maturité qu'a aujourd'hui le peuple cubain et, un beau jour, comme beaucoup d'autres j'ai pris le chemin de l'exil ou plus exactement j'ai fui le Guatemala, car ce pays n'est pas ma patrie.

Je me suis alors rendu compte de quelque chose d'essentiel ; c'est que pour être un médecin révolutionnaire et pour être révolutionnaire, ce qu'il faut avant tout c'est qu'il y ait une révolution. L'effort isolé, l'effort individuel, la pureté des idéaux, le désir de sacrifier toute une vie aux plus nobles idéaux, tout cela ne sert à rien si on agit seul, solitaire dans un coin d'Amérique, en luttant contre les gouvernements adverses et les conditions sociales qui ne permettent pas de progresser. Pour faire la révolution, il faut ce qu'il y a à Cuba, tout un peuple qui se mobilise et apprenne en s'en servant ce que vaut une arme et, en pratiquant l'unité combattante, ce que vaut l'unité du peuple.

C'est alors que nous nous trouvons situés au cœur du problème que nous avons devant nous. Et nous avons le droit et même le devoir d'être par-dessus tout un médecin révolutionnaire, c'est-à-dire un homme qui utilise les connaissances techniques de sa profession au service de la Révolution et du peuple.

Et les questions précédentes se posent à nouveau. Comment faire efficacement un travail de bien-être social, comment faire pour adapter l'effort individuel aux besoins de la société ?

Que chacun de nous se remémore un peu sa vie, qu'il se souvienne de ce qu'il a fait et pensé, en tant que médecin ou dans l'exercice de n'importe quelle fonction de la santé publique, avant la révolution. Et qu'il le fasse avec un profond esprit critique, et il arrivera à la conclusion que tout ce que nous sentions et pensions à cette époque déjà révolue doit être classé et qu'il faut créer un nouveau type humain. Et si chacun de nous est, en ce qui le concerne, l'architecte de ce nouveau type humain, il sera beaucoup plus facile pour tous de le créer et il représentera le nouveau Cuba.

Il est bon que vous vous imprégniez de cette idée, vous qui êtes ici présents, qu'un nouveau type humain est en train de naître à Cuba; on ne peut pas bien s'en rendre compte dans la capitale, mais on le rencontre dans tous les coins du pays. Ceux d'entre vous qui ont été le 26 juillet à la Sierra Maestra ont vu deux choses qui leur est absolument inconnues : une armée avec la pioche et la pelle, une armée dont la grande fierté est de défiler dans les fêtes patriotiques de la province d'Oriente avec la pioche et la pelle sur l'épaule tandis que les camarades miliciens, eux défilent avec le fusil.

Mais vous avez vu quelque chose de plus important encore. Vous avez sans doute vu aussi des enfants dont la constitution physique pourrait laisser supposer qu'ils ont huit ou neuf ans alors qu'ils en ont presque tous treize ou quatorze. Ce sont les authentiques fils de la Sierra Maestra, enfants de la misère et de la faim sous toutes leurs formes, ce sont les enfants de la sous-alimentation. Dans ce petit Cuba, avec ses quatre ou cinq chaînes de télévision, avec ses centaines de stations de radio, avec tous les progrès de la science moderne, quand ces enfants sont venus pour la première fois de nuit, à l'école et qu'ils ont vu la lumière électrique, ils ont dit que les étoiles étaient très basses ce soir-là. Et ces enfants que certains d'entre vous ont dû voir étudient dans ces écoles collectives non seulement les premières lettres de l'alphabet, mais apprennent un métier et même aussi la difficile science d'être un révolutionnaire.

Ce sont là les nouveaux types humains qui sont en train de naître à Cuba. Ils naissent dans les points isolés, dans des endroits éloignés de la Sierra Maestra, et aussi dans les coopératives et dans les centres de travail. Et tout cela est intimement lié au thème de notre entretien d'aujourd'hui, à l'intégration du médecin comme de tout autre travailleur de la médecine au mouvement révolutionnaire; car cette tâche, celle d'éduquer et de nourrir les enfants, la tâche d'instruire l'armée, la tâche de partager les terres des propriétaires qui ont fui entre ceux qui l'ont travaillée tous les jours à la sueur de leur front sans jamais en récolter les fruits, c'est la plus grande oeuvre de médecine sociale qui ait jamais été faite à Cuba.

Le principe sur lequel doit s'appuyer le fait de soigner les maladies, c'est de créer un corps robuste, pas de créer un corps robuste par le travail artistique d'un médecin sur un organisme faible, mais de créer un corps robuste avec le travail de toute la collectivité sur toute cette collectivité sociale. Et la médecine devra devenir un jour la science qui préviendra les maladies, qui guidera le public et l'obligera à remplir ses devoirs médicaux, et qui interviendra uniquement en cas d'extrême urgence pour réaliser une intervention chirurgicale ou quelque chose qui échappe aux caractéristique de cette nouvelle société que nous sommes en train de créer.

La médecine d'aujourd'hui… (Bon! Qu'est-ce qui se passe là-bas ? Pour ceux qui ne sont pas dans la salle il semblerait que quelqu'un se soit évanoui.) Continuons! Le travail qu'on demande aujourd'hui au ministère de la Santé publique, à tous les organismes de ce genre, c'est d'organiser la santé publique de telle sorte qu'elle puisse apporter son assistance au plus grand nombre de personnes possibles pour prévenir tout ce qu'on peut prévoir comme maladies et pour orienter le peuple.

Mais pour cette tâche d'organisation, comme pour toutes les tâches révolutionnaires, on a essentiellement besoin de l'individu. La révolution ne tend pas, comme le prétendent certains, à standardiser la volonté collective, l'initiative collective, mais bien au contraire à libérer les possibilités individuelles de l'homme.

La révolution, en même temps, oriente ces possibilités. Et notre tâche d'aujourd'hui, c'est d'orienter les possibilités créatrices de tous les médecins vers les tâches de la médecine sociale. Nous sommes à la fin d'une ère, et pas seulement ici, à Cuba. Bien qu'on dise le contraire et que quelques-uns le croient, les formes du capitalisme que nous avons connues et du milieu dans lequel nous avons été élevés, où nous avons souffert, sont en train d'en prendre un coup dans le monde entier.

Les monopoles sont en déroute, la science collective marque de jour en jour de nouvelles et importantes victoires. Et nous avons l'orgueil et le devoir d'être, en Amérique, l'avant-garde d'un mouvement de libération qui a commencé depuis longtemps dans les autres continents soumis de l'Afrique et de L'Asie. Et ce changement social si profond requiert aussi des changements profonds dans la structure mentale des gens.

L'individualisme en tant que tel, en tant qu'action unique d'une personne qui se trouve dans un milieu social, doit disparaître. L'individualisme, demain, ce devra être l'utilisation totale de tout l'individu au profit absolu de la collectivité. Mais même si l'on peut comprendre cela aujourd'hui, même si l'on comprend ce que je suis en train de dire, même si tout le monde était prêt a penser un peu au présent, au passé et à ce que doit être l'avenir, pour changer sa manière de penser il devra subir de profondes transformations intérieures et assister à de grandes transformations extérieures, surtout sur le plan social.

Et ces changements extérieurs sont en train de se produire à Cuba. Un moyen d'apprendre à connaître cette révolution, d'apprendre à connaître les forces que le peuple a au plus profond de lui-même et qui ont été si longtemps en sommeil, c'est de visiter Cuba, de visiter les coopératives et les centres de travail qui sont en train de se créer. Et un de ces moyens de parvenir au coeur du problème de la médecine, c'est non seulement de connaître, non seulement de visiter les gens qui composent les coopératives et les centres de travail, mais aussi de chercher les maladies qu'ils ont, de savoir de quoi ils souffrent, quelles ont été leurs misères pendant des années et, héréditairement, pendant des siècles de répression et de soumission totale.

Le médecin, le travailleur de la médecine, doit aller au coeur de son nouveau travail qui est l'homme au sein de la masse, au sein de la collectivité.

Le médecin a toujours, quoi qu'il arrive dans le monde, un travail très important à faire et une grande responsabilité dans les rapports sociaux, parce qu'il est très près du malade, qu'il connaît bien le plus profond de son psychisme, parce qu'il est la représentation même de celui qui approche la douleur et la soulage. Foto 13

Il y a quelques mois, à La Havane, un groupe d'étudiants ayant terminé leurs études, déjà diplômés, ont refusé d'aller travailler en tant que médecins à la campagne. Ils exigeaient certaines rétributions pour y aller. Et si l'on se place selon l'optique du passé, c'est logique qu'il en soit ainsi, il me semble du moins que je le comprends parfaitement. Il me suffit simplement de me souvenir de ce que j'étais et de ce que je pensais il y quelques années. C'est une fois de plus le gladiateur qui se révolte, le lutteur solitaire qui veut s'assurer un avenir meilleur, de meilleures conditions de travail, et qui fait valoir le fait qu'on a besoin de lui.

Mais que se produirait-il si, au lieu de ces neuf garçons auxquels leurs familles ont pu payer pour la plupart des années d'études, c'était 200 ou 300 paysans qui venaient de terminer leurs études, qui seraient sortis, par magie, des amphis ? Eh bien, ces paysans auraient couru, avec tout leur enthousiasme, porter secours à leurs frères, ils aurait demandé les postes où il y a le plus de travail et de responsabilité pour prouver ainsi que les années d'études qu'on leur a offertes ne leur ont pas été données en vain. Il se serait produit ce qui se produira dans six ou sept ans quand les nouveaux étudiants, fils de la classe ouvrière et paysanne, recevront leurs titres dans n'importe quel genre de profession. Mais il ne faut pas considérer l'avenir avec fatalisme et diviser les hommes en fils de la classe ouvrière ou paysanne et en contre-révolutionnaires, ce serait simpliste et il n'en est pas ainsi. Parce que rien n'instruit mieux un homme que de vivre au sein d'une révolution. Car aucun de nous, aucun de ceux qui sont arrivés les premiers dans le groupe du Granma qui s'est installé dans la Sierra Maestra et a appris à respecter le paysan et l'ouvrier en vivant avec eux, n'a un passé d'ouvrier ou de paysan. Naturellement, il y en avait parmi nous qui avaient été obligés de travailler et qui avaient connu quelques difficultés dans leur enfance. Mais aucun de nous n'avait connu la faim, ce qui s'appelle vraiment la faim, et nous avons commencé à la connaître, transitoirement, au cours des longues années de la Sierra Maestra. Et alors, bien des choses sont devenues claires. Nous qui, au début, punissions durement tous ceux qui touchaient quoi que ce soit appartenant à un paysan riche ou même à un grand propriétaire, nous avons pris un jour dix milles bêtes, nous les avons données aux paysans et nous leurs avons dit de les manger. Et les paysans, pour la première fois depuis des années et des années, certains pour la première fois de leur vie, ont mangé de la viande de boeuf.

Et le respect que nous avions pour la sacro-sainte propriété de ces dix mille boeufs s'est perdu au cours de la lutte armée, et nous avons parfaitement compris que la vie d'un seul être humain vaut des milliers de fois plus que toutes les propriétés de l'homme le plus riche de la terre. Et nous avons appris cela là-bas, nous qui n'étions pas des fils de la classe ouvrière ou paysanne. Et pourquoi dirions-nous aux quatre vents que nous étions des privilégiés et que le reste des gens à Cuba, ne peuvent pas eux aussi apprendre cela ? Bien sûr qu'ils peuvent l'apprendre et en outre, aujourd'hui, la révolution exige qu'on apprenne que la fierté de servir son prochain est beaucoup plus importante qu'une bonne rétribution, que la gratitude du peuple est beaucoup plus définitive et beaucoup plus durable que tout l'or qu'on peut accumuler, et chaque médecin, dans le rayon de son action, doit accumuler ce précieux trésor qu'est la gratitude du peuple.

Nous devons donc commencer par effacer nos vielles conceptions et nous rapprocher de plus en plus du peuple, avec de plus en plus d'esprit critique. Non pas comme nous nous rapprochions jadis, car vous allez tous dire : "Non, je suis un ami du peuple. J'aime beaucoup parler avec les ouvriers et les paysans et je vais tous les dimanches à tel endroit, voir telle chose." Tout le monde a fait cela, mais en pratiquant la charité, et ce que nous devons pratiquer aujourd'hui, c'est la solidarité. Nous ne devons pas nous rapprocher du peuple pour dire : « Nous voilà, nous somme venus te faire la charité de notre présence, t'instruire grâce à notre science, te montrer tes erreurs, ton incurie, ton manque de connaissances." Nous devons y aller avec un esprit de recherche, avec humilité, apprendre à la grande source de sagesse qu'est le peuple.

Nous rendrons souvent compte à quel point nous nous trompions et que nos idées toutes faites avaient fini par faire partie de nous-même et être des réflexes. Souvent il nous faudra changer toutes nos conceptions, non seulement les conceptions générales, sociales et philosophiques, mais même nos conceptions médicales. Et nous nous rendrons compte que les malades ne se traitent pas toujours comme on traite une maladie dans un hôpital d'une grande ville ; nous verrons comment le médecin doit aussi être agriculteur, comment il doit apprendre à semer de nouveaux aliments, et semer, par son exemple, le désir de consommer de nouveaux aliments, à diversifier l'alimentation urbaine, si limitée, si pauvre dans ce pays qui dans le domaine agricole est potentiellement un des plus riches de la terre. Nous verrons alors que, dans ces circonstances, nous devrons être un peu pédagogues et parfois très pédagogues, nous verrons que nous devrons être politiques aussi, que ce que nous avons à faire en premier lieu ce n'est pas de clamer notre science, mais de prouver que nous allons nous instruire auprès du peuple, réaliser cette grande et belle expérience qui est de construire un nouveau Cuba.

On a déjà bien avancé et on ne peut pas mesurer de manière conventionnelle la distance qui sépare le 1er janvier 1959 d'aujourd'hui. Il y a longtemps que, pour la majorité du peuple, ce n'est pas seulement un dictateur qui est tombé ici, mais tout le système. Maintenant, il faut que le peuple comprenne que, sur les ruines d'un système déjà en décomposition, il faut construire un nouveau système qui fasse le bonheur absolu du peuple.

Je me souviens que, dans les premiers mois de l'année de l'année dernière, le camarade Guillén arrivait en Argentine. C'était le même grand poète qu'aujourd'hui. Peut-être était-il traduit dans une langue de moins car il gagne tous les jours de nouveaux lecteurs, dans toutes les langues du monde, mais c'était le même qu'aujourd'hui et pourtant il était difficile pour Guillén de lire ses poèmes qui étaient la poésie du peuple, parce que c'était la première époque, l'époque des préjugés. Et personne ne se rendait compte que, pendant des années et des années, le poète Guillén avait mis au service du peuple et de la cause du peuple son extraordinaire talent poétique. Les gens ne voyaient pas en lui la gloire de Cuba, mais le représentant d'un parti politique qui était tabou. Mais tout cela est loin, nous avons appris qu'il ne peut pas y avoir de division, dans la manière de penser, quant à certaines structures internes de notre pays, et ce sur quoi nous devons nous mettre d'accord c'est de savoir si oui ou non nous avons un ennemi commun et si oui ou non nous essayons d'atteindre un but commun. Nous savons tous, nous sommes définitivement convaincus qu'il y a un ennemi commun. Personne ne regarde plus autour de lui pour voir si quelqu'un peut l'entendre, quelqu'un d'autre ou quelque écoute d'ambassade, pour dire clairement : Notre ennemi, l'ennemi de toute l'Amérique, c'est le gouvernement monopoliste des Etats-Unis d'Amérique." Puisque tout le monde sait que c'est l'ennemi et que l'on commence à savoir que qui lutte contre cet ennemi a quelque chose de commun avec nous, la deuxième question se pose. Pour ici, pour Cuba, quels ont nos buts ? Qu'est-ce que nous voulons ?

Voulons-nous ou ne voulons-nous pas le bonheur du peuple ? Luttons-nous ou non pour la libération économique absolue de Cuba ? Luttons-nous ou ne luttons-nous pas pour être un pays libre, parmi les pays libres, sans appartenance à aucun bloc guerrier, sans avoir à consulter aucune ambassade d'aucun des grands de la terre quand il s'agit de prendre une quelconque mesure intérieure ou extérieure, ici ? Si nous pensons redistribuer les richesses de ceux qui en ont trop pour donner quelque chose à ceux qui n'ont rien, si nous pensons faire du travail de création une source de dynamisme quotidien de toutes nos joies, alors nous avons à quoi référer. Celui qui a les mêmes buts est notre ami. Si au milieu de tout cela il a d'autres idées, s'il appartient à une organisation ou à une autre, ce sont là des sujets de discussion mineurs. Dans les moments de grand danger, de grande tension et de grande création, ce qui compte ce sont les grands ennemis et les grands buts. Si nous sommes d'accord là-dessus, si nous savons déjà où nous allons, n'en déplaise à qui cela déplait, nous devons nous mettre au travail.

Et je vous disais qu'il faut commencer, pour être révolutionnaire, par avoir une révolution. Et il y a une révolution. Il faut aussi connaître le peuple sur lequel on va travailler, je crois que nous ne le connaissons pas encore bien, sur cette voie-là je pense que nous avons encore du chemin à faire. Et si on me demande quels sont les véhicules qui peuvent permettre d'avancer dans la connaissance du peuple, je dirais qu'il faut non seulement aller à l'intérieur du pays mais dans les coopératives et qu'il faut y travailler - tout le monde peut faire cela, et il y a beaucoup d'endroits où un travailleur de la médecine est très important -, et je dirais dans ce cas qu'une des plus grandes manifestations de la solidarité du peuple de Cuba, ce sont les milices révolutionnaires, milices qui donnent aujourd'hui au médecin une nouvelle fonction et le préparent à ce qui a été , de toute façon, une triste réalité il n'y a pas longtemps, une réalité presque fatale, c'est à dire que nous avons failli, il n'y a pas longtemps, être la proie - ou sinon la proie, du moins les victimes - d'une attaque armée d'une grande envergure.

Et nous tenons à préciser que le médecin, dans cette fonction de milicien révolutionnaire, doit toujours rester médecin. Il ne doit pas commettre l'erreur que nous avons commise dans la Sierra, à moins que ce ne soit pas une erreur. En tout cas, les camarades médecins le savent tous, cela nous paraissait un déshonneur d'être au chevet d'un blessé ou d'un malade, et nous cherchions par tous les moyens à empoigner le fusil et à montrer sur le champ de bataille ce qu'il fallait faire.

Maintenant, les conditions sont différentes et les nouvelles armées qui se forment pour défendre le pays doivent être des armées Ayant une technique différente; le médecin aura une place très importante dans cette technique de la nouvelle armée, il doit continuer à être médecin, car c'est une des tâches les plus belles qui soient et elle prend encore plus d'importance en guerre. Et pas seulement la tâche des médecins, mais aussi celle des infirmiers, des laborantins, de tous ceux qui se consacrent à un travail tellement humain; Mais tout en sachant que le danger existe de façon latente, tout en nous préparant à repousser l'agression qui existe encore dans l'air, nous devons cesser d'y penser parce que, si nous faisons de la préparation à la guerre le centre de nos préoccupations, nous ne pourrons pas construire ce que nous voulons, nous ne pourrons pas nous consacrer à un travail créateur.

Tout travail, tout capital investi pour préparer une action de guerre, est un travail et de l'argent perdus. Malheureusement, il faut le faire parce qu'il y en à d'autres qui se préparent, mais - et je le dis avec toute mon honnêteté et ma fierté de soldat - l'argent que je vois sortir avec le plus de tristesse des coffres de la Banque nationale, c'est celui qui va payer une arme de destruction. Pourtant les milices ont un rôle de paix, les milices doivent être, dans les centres peuplés, l'arme qui unit et fait connaître le peuple. Il doit y avoir, comme il y a dans les milices de médecins d'après ce que m'en ont raconté les camarades, une solidarité extrême. Il faut résoudre immédiatement les problèmes de tous ceux qui en ont besoin dans tout Cuba, à tous moments de danger.

Mais c'est aussi un moyen de se connaître, de vivre ensemble, fraternellement et en toute égalité sous l'uniforme, avec les hommes de toutes les classes sociales de Cuba. Si nous, les travailleurs de la médecine – qu'on me permette de me donner ce titre que j'ai oublié depuis longtemps -, si nous utilisons cette nouvelle arme de solidarité, si nous connaissons nos buts, si nous connaissons nos ennemis et si nous savons dans quelle direction aller, il ne nous reste qu'à connaître la part quotidienne du chemin à parcourir. Et cette part-là, personne ne peut nous l'apprendre ; cette part-là, c'est le chemin propre de chaque individu, c'est ce qu'il fera chaque jour, ce qu'il récoltera à travers son expérience individuelle, ce qu'il donnera de lui-même dans l'exercice de sa profession en se consacrant au bien-être du peuple.

Puisque nous avons tous les éléments pour aller vers la justice, souvenons-nous de cette phrase de Marti, que je ne suis pas actuellement en train de mettre en pratique, mais qu'il faut sans cesse mettre en application : "La meilleure façon de dire, c'est de faire", et allons vers l'avenir de Cuba.

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